À l’occasion de son 58ᵉ anniversaire, la Société nigérienne d’électricité se présente comme un acteur de la construction de la souveraineté énergétique du Niger. Mais derrière ce slogan institutionnel demeure une réalité difficile à écarter : le pays reste fortement tributaire de l’électricité importée du Nigeria. Après cinq décennies d’interconnexion, la souveraineté énergétique est-elle devenue un objectif accessible ou reste-t-elle une promesse régulièrement repoussée ?
« 58 années à relever les défis de la construction de notre souveraineté énergétique. » C’est par cette formule que la Société nigérienne d’électricité (NIGELEC) a marqué son anniversaire, le 7 septembre 2026.
Créée le 7 septembre 1968, la société nationale est chargée du service public de l’électricité au Niger. Son histoire accompagne celle du développement économique, de l’urbanisation et de l’électrification progressive du pays. Mais le message choisi pour célébrer ses 58 ans invite aussi à examiner le chemin parcouru et les résultats obtenus.
Le Niger peut-il aujourd’hui parler de souveraineté énergétique alors qu’une partie déterminante de son approvisionnement électrique continue de dépendre du Nigeria ? Les capacités nationales sont-elles suffisamment solides pour répondre à la demande en cas d’interruption des importations ? Et comment expliquer que l’un des pays les plus ensoleillés du monde demeure encore largement dépendant d’une électricité produite à l’extérieur de ses frontières ?
Une dépendance installée depuis 1976
La dépendance électrique du Niger envers le Nigeria n’a pas commencé avec la création de la NIGELEC en 1968. Elle remonte à 1976, année de la mise en service de la ligne à haute tension de 132 kilovolts reliant Birnin Kebbi, au Nigeria, à Niamey, en passant par Dosso.
Cette précision est importante : la NIGELEC compte 58 ans d’existence, mais la relation d’importation électrique avec le Nigeria dure depuis environ 50 ans.
À l’origine, cette interconnexion répondait à une logique économique. L’électricité hydroélectrique produite au Nigeria coûtait moins cher que l’énergie générée dans les centrales thermiques nigériennes fonctionnant au diesel. Une étude de la Banque mondiale publiée dans les années 1980 soulignait déjà que le Niger importait la quantité maximale disponible afin de réaliser des économies sur le combustible.
Le choix était donc rationnel sur le plan financier. Il permettait d’alimenter Niamey, Dosso, Tillabéri et d’autres centres urbains sans supporter entièrement le coût élevé d’une production thermique nationale.
Mais ce qui constituait une solution économique est progressivement devenu une dépendance structurelle. Une deuxième interconnexion, reliant Katsina au Nigeria à Maradi au Niger, a renforcé ce modèle dans les années 1990.
La production nigériane a ainsi occupé une place dominante dans le système électrique national pendant plusieurs décennies. En 2017, environ 74 % de l’électricité disponible au Niger était encore importée du Nigeria, selon la Banque mondiale.
Une vulnérabilité révélée en 2023
La fragilité de cette dépendance est apparue brutalement après les événements du 26 juillet 2023. Dans le cadre des sanctions imposées au Niger, le Nigeria a suspendu la fourniture d’électricité par la ligne d’interconnexion.
La décision a entraîné des délestages importants et contraint la NIGELEC à mobiliser davantage ses moyens de production locale, principalement thermiques. Les ménages, les administrations, les commerces et les entreprises ont alors été confrontés à des coupures prolongées.
L’interruption a montré que la dépendance énergétique ne constituait pas seulement un problème technique ou économique. Elle pouvait également devenir un instrument de pression politique.
Avant cette crise, l’approvisionnement électrique du Niger reposait, en 2022, à 71 % sur des importations en provenance du Nigeria, selon le Compact énergétique national du Niger. La production locale à base de diesel représentait environ 23 %, tandis que la contribution du solaire demeurait inférieure à 1 % de l’énergie effectivement produite, malgré une progression de la puissance photovoltaïque installée.
La fourniture nigériane a été rétablie en mars 2024 après la levée des sanctions économiques de la CEDEAO. Ce rétablissement a contribué à améliorer l’approvisionnement, mais il a aussi replacé le système électrique nigérien dans sa configuration habituelle : une production nationale complétée, et longtemps dominée, par les importations du Nigeria.
Des capacités nationales encore insuffisantes
Le Niger ne se trouve pourtant pas dépourvu de moyens de production. En 2023, le parc électrique national, hors installations minières, totalisait environ 317 mégawatts de capacité.
Il comprenait notamment la centrale thermique de Gorou Banda, des centrales exploitées par le producteur privé Istithmar West Africa à Goudel et Zinder, la production charbonnière de la SONICHAR, plusieurs centrales thermiques moyennes et plus d’une centaine de petites unités diesel alimentant des réseaux isolés.
À ces capacités s’est ajoutée la centrale solaire photovoltaïque de Gorou Banda, d’une puissance de 30 mégawatts-crête. Mise en service dans un contexte marqué par la suspension des importations nigérianes, cette installation a constitué une avancée importante pour la diversification du mix électrique.
Mais la capacité installée ne correspond pas nécessairement à la quantité d’électricité effectivement et continuellement disponible. Les centrales thermiques dépendent de l’approvisionnement en combustible, dont le coût d’exploitation reste élevé. La production solaire varie selon les heures de la journée et nécessite des systèmes de stockage ou des centrales capables de prendre le relais.
Le réseau électrique reste également fragmenté. Selon le Compact énergétique national, le Niger est divisé en quatre zones électriques qui ne sont pas toutes reliées entre elles. Les zones du Fleuve et du Centre-Est, couvrant six des huit régions du pays et concentrant l’essentiel de la consommation nationale, sont directement alimentées par les interconnexions avec le Nigeria.
Cette organisation limite la capacité de transférer rapidement l’électricité d’une zone excédentaire vers une région confrontée à un déficit.
Souveraineté signifie-t-elle produire toute son électricité ?
La souveraineté énergétique ne signifie pas obligatoirement l’autarcie. De nombreux pays achètent et vendent de l’électricité à leurs voisins afin de réduire leurs coûts, d’équilibrer leurs réseaux et de répondre aux périodes de forte consommation.
L’interconnexion régionale peut même renforcer la sécurité énergétique lorsqu’elle repose sur plusieurs fournisseurs, des capacités nationales suffisantes et des engagements commerciaux prévisibles.
Le problème du Niger ne réside donc pas dans le simple fait d’importer de l’électricité. Il tient au poids très important d’un fournisseur extérieur dans l’approvisionnement national et à l’insuffisance des solutions de remplacement immédiatement mobilisables.
Un pays énergétiquement souverain peut participer à un marché régional tout en conservant la capacité de répondre à ses besoins essentiels en cas de rupture politique, technique ou commerciale.
Dans le cas du Niger, la suspension de 2023 a montré que cette capacité de résistance restait limitée. Le développement de centrales nationales supplémentaires a permis de réduire une partie du déficit, mais il n’a pas encore totalement supprimé la vulnérabilité créée par les importations.
Le paradoxe du potentiel solaire nigérien
La situation paraît d’autant plus paradoxale que le Niger dispose d’un potentiel solaire considérable. Le Compact énergétique national estime les ressources solaires théoriquement exploitables à proximité du réseau à plusieurs milliers de gigawatts.
Mais transformer ce potentiel naturel en électricité disponible exige des investissements, des infrastructures de transport, des dispositifs de stockage, des compétences techniques et un cadre réglementaire capable d’attirer des producteurs publics et privés.
La centrale solaire de Gorou Banda constitue une première étape, mais ses 30 mégawatts restent modestes au regard de la croissance de la demande. D’autres projets sont annoncés : une nouvelle centrale photovoltaïque de 50 mégawatts à Gorou Banda, des parcs solaires à Bangoula et Zabori, une centrale solaire avec stockage à Tahoua ainsi que l’hybridation de plusieurs mini-réseaux diesel.
La centrale hydroélectrique de Kandadji, annoncée avec une capacité proche de 130 mégawatts, représente également un élément majeur de la stratégie nationale. Toutefois, son apport à la souveraineté énergétique dépendra de l’achèvement effectif du projet, de son raccordement au réseau et de sa capacité réelle de production.
Tant que ces projets ne sont pas opérationnels, leurs puissances annoncées ne doivent pas être comptabilisées comme de l’électricité déjà disponible.
Un accès à l’électricité toujours très limité
La souveraineté énergétique ne peut pas être évaluée uniquement à travers les capacités de production ou la provenance de l’électricité. Elle doit aussi être appréciée à partir de l’accès effectif des populations au service.
Le taux national d’accès à l’électricité était estimé à 20,84 % en 2022, avec de fortes disparités entre les villes et les campagnes. Une grande partie de la population rurale reste éloignée du réseau électrique ou dépend de solutions individuelles limitées.
Le nombre de clients de la NIGELEC a pourtant fortement progressé, passant d’environ 210 000 en 2010 à plus de 765 000 en 2023. Cette croissance témoigne de l’extension du service, mais elle augmente également la pression sur un système de production et de transport encore insuffisant.
La demande nationale de pointe atteignait environ 327 mégawatts en 2023, soit un niveau légèrement supérieur à la capacité nationale installée annoncée pour la même année. Une partie de cette capacité n’étant pas disponible en permanence, les importations demeurent nécessaires pour équilibrer le réseau.
Après 58 ans, un objectif encore en construction
La NIGELEC peut légitimement rappeler son rôle dans l’électrification du Niger. Depuis 1968, elle a étendu ses réseaux, multiplié le nombre de clients et accompagné la mise en place de nouvelles capacités de production.
Mais son 58ᵉ anniversaire ne peut masquer le principal constat : le Niger n’a pas encore atteint l’autonomie électrique. Les données publiques les plus récentes et suffisamment détaillées montrent que les importations nigérianes occupaient toujours une place déterminante dans le mix national.
La souveraineté énergétique affichée sur le visuel anniversaire doit donc être comprise comme un objectif à construire, et non comme un résultat déjà obtenu.
Sa réalisation dépendra de la mise en service effective des centrales annoncées, de la diversification des sources d’énergie, du renforcement du réseau national, du stockage de l’électricité solaire et de la capacité du pays à financer durablement ses infrastructures.
Après 58 ans de NIGELEC et environ 50 ans d’importations depuis le Nigeria, la question centrale n’est plus seulement de savoir combien de mégawatts sont annoncés. Elle est de déterminer quand le Niger disposera d’un système suffisamment diversifié et résilient pour que l’interconnexion régionale devienne un choix économique, plutôt qu’une dépendance vitale.


