SURTITRE — ÉCONOMIE | CONFÉDÉRATION DES ÉTATS DU SAHEL
Du contrôle de l’uranium nigérien à la réforme du secteur aurifère malien, en passant par les ambitions énergétiques et industrielles du Burkina Faso, la Confédération des États du Sahel veut faire de ses ressources naturelles le socle d’une nouvelle souveraineté économique. Mais reprendre juridiquement le contrôle des mines ne suffit pas. Électricité, transformation locale, financement, sécurité alimentaire et accès aux ports constituent autant d’obstacles à franchir avant que la souveraineté revendiquée ne se traduise concrètement dans le quotidien des populations.
Pendant plusieurs années, l’actualité de l’Alliance puis de la Confédération des États du Sahel a été dominée par les questions militaires, la lutte contre les groupes armés, les ruptures diplomatiques et la redéfinition des partenariats internationaux. Mais derrière ce bouleversement géopolitique se joue désormais une bataille probablement plus déterminante encore : celle de l’économie.
Pour le Niger, le Mali et le Burkina Faso, la souveraineté politique affichée depuis les changements de régime intervenus dans les trois pays ne peut devenir durable sans maîtrise des ressources, capacité de production énergétique, infrastructures commerciales et amélioration des conditions de vie.
L’équation est simple à formuler mais difficile à résoudre : comment transformer l’or, l’uranium, le pétrole, le potentiel solaire et les terres agricoles du Sahel en richesse effectivement captée, transformée et redistribuée à l’intérieur des trois pays ?
Niger : reprendre l’uranium ne résout pas, à lui seul, l’équation économique
Au Niger, la souveraineté sur les ressources naturelles est devenue l’un des marqueurs les plus visibles de la politique économique des autorités.
Le changement le plus spectaculaire concerne l’uranium.
Le 19 juin 2025, le Conseil des ministres nigérien a décidé de nationaliser la Société des mines de l’Aïr, SOMAÏR, jusque-là détenue à 63,40 % par le groupe français Orano et à 36,60 % par la société publique nigérienne SOPAMIN. Selon les autorités nigériennes, les actions et le patrimoine de la société ont été transférés à l’État, avec l’objectif déclaré d’assurer une meilleure maîtrise des ressources minières.
Cette décision constitue une rupture considérable avec plusieurs décennies d’organisation du secteur uranifère.
Mais la nationalisation ne signifie pas pour autant que toutes les difficultés économiques et commerciales entourant l’uranium sont réglées.
Orano conteste les décisions nigériennes et a engagé plusieurs procédures d’arbitrage international. En janvier 2025, le groupe avait notamment annoncé une procédure devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, le CIRDI, après avoir déclaré avoir perdu le contrôle opérationnel de la SOMAÏR en décembre 2024.
Le contentieux s’est ensuite déplacé vers la commercialisation des stocks d’uranium. En septembre 2025, selon Orano, un tribunal arbitral du CIRDI a demandé au Niger de ne pas vendre ou transférer certains stocks produits par la SOMAÏR faisant l’objet du différend.
Cette confrontation illustre parfaitement le défi auquel l’AES est confrontée : reprendre le contrôle juridique d’une ressource est une étape ; disposer des capacités industrielles, commerciales, financières et logistiques nécessaires pour en tirer pleinement profit en est une autre.
Le Niger dispose également du pétrole du bassin d’Agadem, exporté par oléoduc jusqu’au terminal de Sèmè-Kpodji au Bénin. Là encore, la géographie rappelle une réalité difficilement contournable : un État enclavé ne peut construire sa souveraineté économique sans coopération avec ses voisins.
L’électricité, talon d’Achille de la souveraineté nigérienne
La situation énergétique constitue probablement l’exemple le plus révélateur de cette contradiction.
Le Niger possède de l’uranium, du pétrole et un potentiel solaire considérable, mais son accès à l’électricité reste très faible.
Les données les plus récentes de la Banque mondiale disponibles pour cet indicateur situent à seulement 20,1 % la proportion de la population ayant accès à l’électricité en 2023.
Plus frappant encore : malgré la crise énergétique provoquée par l’interruption de l’approvisionnement nigérian après les événements politiques de 2023, le Nigeria demeure central dans les importations électriques nigériennes.
Selon les données commerciales de la Banque mondiale, le Niger a importé environ 335 millions de kWh d’électricité en 2024, presque intégralement en provenance du Nigeria, pour une valeur d’environ 31,5 millions de dollars.
La souveraineté énergétique reste donc un chantier plutôt qu’un acquis.
En juin 2025, le Niger a également nationalisé la NIGELEC, expliquant vouloir renforcer le contrôle public de la production, du transport et de la distribution d’électricité.
Mais là encore, propriété publique et capacité de production ne doivent pas être confondues.
Le projet de barrage de Kandadji est souvent présenté comme un élément majeur de la réponse nigérienne aux déficits énergétiques et agricoles. Or son parcours montre combien la transformation des ambitions en infrastructures opérationnelles demeure difficile.
En juillet 2026, le gouvernement a organisé des États généraux du programme Kandadji afin d’identifier les contraintes qui continuaient de bloquer sa mise en œuvre. Les recommandations ont notamment porté sur la restructuration des interventions avec les partenaires financiers, le choix d’un modèle technique, la sécurisation du programme et même l’éventuel recours au génie militaire.
Kandadji résume ainsi une grande partie du problème économique sahélien : le potentiel existe, les projets sont identifiés, mais leur financement, leur réalisation et leur sécurisation demandent des ressources considérables.
Au Mali, l’or devient le laboratoire d’un nouveau partage de la rente
Si l’uranium représente le dossier emblématique du Niger, l’or occupe une place similaire au Mali.
En 2023, Bamako a adopté un nouveau Code minier qui permet à l’État et aux investisseurs maliens de détenir jusqu’à 35 % des participations dans certaines opérations minières, contre 20 % auparavant.
Selon le guide économique du département américain du Commerce actualisé en février 2026, le Mali a produit environ 51 tonnes d’or en 2024 et le métal jaune représentait près de 80 % des exportations du pays cette année-là.
L’objectif des autorités est clair : augmenter la part des revenus miniers captée par le pays.
Mais la véritable mesure du succès ne sera pas seulement le pourcentage détenu par l’État.
Elle dépendra du montant effectivement collecté en impôts, dividendes et redevances, de la transparence de leur gestion, de leur réinvestissement dans l’économie et surtout de la capacité du pays à développer des activités à plus forte valeur ajoutée autour de l’extraction.
Exporter davantage d’or tout en important des produits manufacturés, des équipements industriels ou une grande partie des biens de consommation ne constitue pas encore une autonomie économique.
Burkina Faso : produire davantage de valeur avant d’exporter
Le Burkina Faso poursuit une logique similaire autour de l’or et de la transformation locale.
Le principe est économiquement important : un pays qui exporte une matière première brute abandonne une partie importante de la chaîne de valeur à ceux qui la raffinent, la transforment, la certifient et la commercialisent.
Pour Ouagadougou, l’enjeu dépasse donc la seule hausse des recettes minières. Il s’agit de développer progressivement un appareil industriel capable de retenir davantage de valeur sur le territoire national.
Cette logique se retrouve également dans les discours confédéraux.
En décembre 2025, lors de la première Foire commerciale de la Confédération organisée à Niamey, les autorités avaient placé l’événement sous le thème « Produire, transformer et consommer local pour une souveraineté économique dans l’espace AES ». L’objectif affiché était notamment de soutenir les producteurs, artisans, PME et industries locales et de réduire certaines dépendances extérieures.
Le défi sera désormais de transformer cette orientation politique en chaînes industrielles intégrées entre les trois pays.
La souveraineté alimentaire, test beaucoup plus concret pour les populations
Pour les citoyens, la réussite de la souveraineté économique ne se mesurera pas seulement au nombre de mines nationalisées ou de contrats renégociés.
Elle se mesurera aussi au prix du mil, du riz, de l’huile ou du sucre.
C’est probablement ici que le projet rencontre son test social le plus difficile.
En juillet 2026, la FAO et le Programme alimentaire mondial estimaient que 9,1 millions de personnes au Burkina Faso, au Mali, en Mauritanie, au Niger et au Tchad risquaient d’être confrontées à des niveaux de crise alimentaire ou plus graves pendant la période de soudure de juin à août. Les organisations pointaient notamment les effets des conflits, des déplacements, des perturbations des marchés et de la production agricole.
Au Niger seul, la FAO estimait fin août 2026 qu’environ 2,4 millions de personnes avaient été confrontées à une insécurité alimentaire aiguë sévère entre juin et août, même si le démarrage de la campagne agricole 2026 était jugé globalement favorable.
Cette donnée oblige à élargir la notion de souveraineté.
Un État peut contrôler juridiquement ses mines tout en restant vulnérable aux importations alimentaires, aux aléas climatiques, à l’insécurité rurale et aux difficultés d’accès aux marchés.
La maîtrise de l’eau, l’irrigation, le stockage, les routes rurales, la transformation agroalimentaire et les échanges entre bassins de production deviennent donc tout aussi stratégiques que les mines.
Une AES souveraine, mais toujours dépendante de corridors extérieurs
Il existe enfin une contrainte qu’aucune réforme minière ne peut supprimer : le Niger, le Mali et le Burkina Faso sont tous les trois enclavés.
Pour importer des équipements, exporter leurs productions et participer au commerce mondial, ils ont besoin de ports situés dans d’autres États.
La diversification des corridors est donc devenue un élément central de leur stratégie.
L’axe Lomé-Ouagadougou-Niamey occupe notamment une place importante. La Banque mondiale continue d’appuyer un projet de corridor économique entre le Togo, le Burkina Faso et le Niger, comprenant amélioration des infrastructures routières, systèmes de suivi des marchandises, simplification des procédures et équipements logistiques.
C’est un paradoxe fondamental : plus l’AES cherche à protéger son autonomie stratégique, plus elle doit simultanément multiplier ses partenariats logistiques extérieurs.
La souveraineté économique d’un espace enclavé ne peut donc signifier l’autarcie.
Elle suppose plutôt de disposer de plusieurs options afin qu’aucun corridor, fournisseur ou partenaire ne puisse devenir une dépendance unique.
Souveraineté économique AES : la vraie bataille commence
Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont incontestablement engagé une transformation du rapport entre l’État et les secteurs stratégiques.
Codes miniers révisés, nationalisations, volonté de transformation locale, promotion de la production confédérale et diversification des partenaires témoignent d’une volonté politique nouvelle.
Mais le véritable indicateur de réussite se situe ailleurs.
Combien d’électricité supplémentaire sera produite ? Combien de minerais seront transformés localement ? Quelle part des revenus extractifs sera investie dans les routes, les écoles, l’agriculture et les infrastructures ? Les entreprises locales bénéficieront-elles réellement des nouvelles politiques ? Et surtout, le niveau de vie des populations progressera-t-il ?
C’est sur ces critères que devra être évaluée la souveraineté économique revendiquée par l’AES.
L’or malien, l’uranium et le pétrole nigériens, le potentiel minier burkinabè ou encore l’immense gisement solaire du Sahel offrent des leviers considérables.
Ils ne constituent cependant pas, à eux seuls, une économie souveraine.
Entre la possession d’une ressource et la capacité à la transformer en développement se trouvent les centrales électriques, les raffineries, les routes, les chemins de fer, les capacités de stockage, les systèmes financiers, la qualification de la main-d’œuvre, la sécurité et la gouvernance.
C’est probablement là que se jouera la prochaine phase du projet confédéral.
Après la conquête de la souveraineté politique revendiquée par ses dirigeants, l’AES doit désormais démontrer qu’elle peut convertir cette ambition en souveraineté productive — et surtout en bénéfices mesurables pour ses populations.


