Au Niger, au Mali et au Burkina Faso, la diplomatie du savoir au Sahel devient un nouvel enjeu de souveraineté. La recomposition engagée ces dernières années ne concerne plus seulement la défense, la monnaie, les ressources naturelles ou les alliances internationales. Elle atteint progressivement les universités, les laboratoires et les politiques de formation. Entre diversification des partenariats, recherche de nouvelles bourses, montée des coopérations avec la Russie et la Chine et nécessité de renforcer les capacités nationales de recherche, une question centrale se pose : qui formera les ingénieurs, chercheurs, médecins et hauts cadres dont le Sahel aura besoin demain ?
Dans la recomposition politique qui traverse le Sahel, le savoir devient à son tour un terrain stratégique.
Depuis plusieurs années, le Niger, le Mali et le Burkina Faso cherchent à redéfinir leurs relations avec leurs partenaires extérieurs. Cette dynamique s’est manifestée avec une particulière intensité dans les domaines militaire, diplomatique et économique. Elle touche désormais un secteur aux effets beaucoup moins immédiats, mais potentiellement plus profonds : l’enseignement supérieur, la recherche et la formation des élites.
Pendant des décennies, la France et, plus largement, l’Europe ont occupé une place importante dans les trajectoires universitaires de nombreux étudiants ouest-africains. La langue française, les liens institutionnels hérités de l’histoire, les accords interuniversitaires, les programmes de mobilité et les bourses ont contribué à structurer un espace académique dans lequel Paris, Bordeaux, Lyon, Bruxelles ou d’autres métropoles européennes constituaient des destinations privilégiées.
Cette architecture n’a pas disparu. Elle est cependant devenue plus fragile et, surtout, moins exclusive.

2023, la rupture qui atteint aussi les campus
La crise diplomatique entre la France et les trois États aujourd’hui membres de l’Alliance des États du Sahel a brutalement affecté les mobilités.
À partir d’août 2023, la France avait suspendu la délivrance des visas depuis Niamey, Bamako et Ouagadougou dans un contexte de réduction des activités de ses représentations diplomatiques. Dans une réponse officielle publiée en mai 2024, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères expliquait que ses services de visas avaient été fermés et qu’une partie des coopérations avait été suspendue. Paris précisait cependant que les étudiants déjà titulaires d’un visa pouvaient poursuivre leur cursus et que les bourses déjà attribuées n’avaient pas toutes été interrompues.
Trois ans plus tard, le tableau est plus nuancé que celui d’une rupture universitaire totale.
Au Mali, Campus France indique que les étudiants peuvent transmettre leurs demandes de rendez-vous pour des visas d’études malgré la suspension formelle du service consulaire intervenue en 2023. La plateforme française « Études en France » continue par ailleurs de couvrir le Mali, le Burkina Faso et le Niger dans ses procédures d’accès à l’enseignement supérieur français.
Autrement dit, l’ancienne route académique n’a pas disparu. Mais l’épisode de 2023 a démontré sa vulnérabilité aux crises politiques.
Pour les États sahéliens, la leçon est importante : lorsque les études, la recherche et la formation des cadres reposent fortement sur quelques partenaires étrangers, une crise diplomatique peut rapidement devenir une crise académique.
C’est dans cet espace que prend forme une nouvelle diplomatie du savoir.
La Russie investit le terrain universitaire
La Russie constitue l’un des exemples les plus visibles de cette diversification.
Au Burkina Faso, le mouvement a pris une forme institutionnelle précise. Le 12 janvier 2026, le ministère burkinabè de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a annoncé la signature d’un mémorandum d’entente avec une structure russe afin d’étendre la coopération dans les domaines de l’enseignement supérieur et des sciences.
La convention, prévue pour cinq ans, porte notamment sur les échanges d’informations et d’expériences ainsi que sur l’organisation d’activités communes.
Ce type d’accord est significatif.
Il ne prouve pas, à lui seul, un basculement massif des étudiants sahéliens vers les universités russes. Il montre en revanche que la coopération scientifique est désormais intégrée aux nouveaux partenariats stratégiques recherchés par les États de la région.
Dans cette logique, la Russie peut proposer aux pays sahéliens des formations dans des secteurs où les besoins sont importants : ingénierie, géologie, mines, énergie, informatique, sciences fondamentales ou technologies industrielles.
Pour les gouvernements sahéliens, l’enjeu dépasse donc le nombre de bourses accordées. Il s’agit de construire plusieurs portes d’accès aux compétences scientifiques au lieu de dépendre d’un seul espace universitaire international.
La Chine, un partenaire académique déjà structuré
La Chine dispose, de son côté, d’une infrastructure de coopération universitaire beaucoup plus ancienne.
Ses programmes de bourses gouvernementales couvrent des formations de licence, master et doctorat, ainsi que des séjours de recherche. Les formations disponibles touchent aussi bien les sciences et l’ingénierie que l’agriculture, la médecine, l’économie ou les sciences humaines.
Au Burkina Faso, cette coopération se poursuit concrètement. En avril 2026, l’ambassade de Chine à Ouagadougou a publié des informations concernant les candidatures burkinabè aux bourses du gouvernement chinois pour l’année académique 2027-2028.
Ce détail est révélateur : malgré les mutations géopolitiques, les partenariats universitaires ne sont pas seulement des déclarations politiques. Ils prennent la forme de procédures de sélection, de bourses, d’admissions universitaires et de formations linguistiques.
Pour les étudiants du Sahel, la diversification peut donc ouvrir un éventail plus large de destinations.
Mais elle impose aussi de nouvelles contraintes : apprentissage du mandarin, de l’anglais ou du russe, reconnaissance des diplômes, adaptation aux systèmes universitaires étrangers, financement des déplacements et capacité à maintenir des liens scientifiques après le retour au pays.
La multipolarité académique ne signifie pas automatiquement autonomie.
Elle peut simplement remplacer une dépendance par plusieurs dépendances si les États sahéliens ne développent pas parallèlement leurs propres capacités universitaires.
Le véritable enjeu reste à Niamey, Bamako et Ouagadougou
C’est probablement là que se situe la question centrale.
La souveraineté universitaire ne peut pas se limiter à envoyer davantage d’étudiants à Moscou, Pékin, Ankara, Delhi ou ailleurs.
Elle suppose d’abord que les universités sahéliennes soient capables de former sur place une part croissante des compétences nécessaires à leurs économies.
Les besoins sont considérables.
Le Niger possède des ressources minières, énergétiques et agricoles importantes. Le Mali et le Burkina Faso figurent parmi les principaux producteurs d’or du continent. Les trois pays doivent simultanément répondre à des défis liés à l’agriculture, au changement climatique, à l’eau, aux infrastructures, à la santé, au numérique et à la sécurité.
Dans ces secteurs, la bataille de la souveraineté se joue autant dans les amphithéâtres que dans les ministères. Elle prolonge aussi le défi plus large de la souveraineté économique de l’AES, qui suppose de disposer localement des compétences nécessaires pour transformer les ressources et piloter les politiques publiques.
Une politique visant à transformer davantage de matières premières localement nécessite des géologues, des métallurgistes, des ingénieurs chimistes, des techniciens industriels et des spécialistes de l’énergie.
Une politique agricole adaptée au changement climatique nécessite des agronomes, des hydrologues, des spécialistes des semences et des chercheurs capables d’étudier les sols et les écosystèmes sahéliens.
Une stratégie de souveraineté numérique nécessite des développeurs, des ingénieurs réseau, des experts en cybersécurité, des spécialistes des données et de l’intelligence artificielle.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien de diplômés les universités produisent.
Elle est de savoir quelles compétences elles produisent et à quels besoins économiques elles répondent.
Former davantage ne suffit pas : il faut financer la recherche
La formation constitue cependant seulement une moitié de l’équation.
Une université capable d’enseigner sans pouvoir produire de recherche reste dépendante des connaissances, technologies et solutions conçues ailleurs.
L’UNESCO mesure notamment la capacité scientifique des États à travers les dépenses consacrées à la recherche et développement rapportées au PIB et le nombre de chercheurs par million d’habitants. L’organisation souligne que l’augmentation des investissements publics et privés dans la recherche constitue un élément essentiel de la construction de capacités technologiques nationales.
Dans le Sahel, cela renvoie à une difficulté structurelle : les universités travaillent souvent avec des budgets limités, tandis que les laboratoires dépendent encore fortement de financements internationaux.
Des programmes régionaux ont néanmoins montré qu’un autre modèle est possible.
Les Centres africains d’excellence soutenus notamment par la Banque mondiale financent depuis plusieurs années des formations de haut niveau et de la recherche appliquée dans des domaines comme les sciences, les technologies, l’agriculture, la santé et l’environnement. Le programme a soutenu environ 80 centres dans plus de 50 universités d’une vingtaine de pays d’Afrique subsaharienne.
Au Burkina Faso, dix établissements d’enseignement supérieur et de recherche ont ainsi bénéficié de financements totalisant 11,5 milliards de francs CFA dans le cadre d’un projet d’appui à l’enseignement supérieur, selon la Banque mondiale.
Ces expériences posent une question stratégique pour l’AES : quelle part de la recherche scientifique doit être financée directement par les budgets nationaux et quelles ressources domestiques pourraient être mobilisées pour la soutenir durablement ?
Le piège de la fuite des compétences
Même avec de meilleures formations, un autre obstacle demeure : retenir les chercheurs et les diplômés.
Les universités peuvent former des médecins, ingénieurs, informaticiens ou enseignants-chercheurs, mais ces compétences deviennent difficiles à conserver lorsque les laboratoires sont insuffisamment équipés, que les perspectives de carrière sont limitées ou que le secteur privé local n’offre pas de débouchés adaptés.
La question de la fuite des cerveaux ne peut donc pas être résolue uniquement par des appels au patriotisme.
Elle dépend de conditions matérielles très concrètes : rémunérations, financement de projets, équipements scientifiques, accès aux publications, possibilités de mobilité, environnement entrepreneurial et perspectives professionnelles.
La meilleure politique de retour des compétences est probablement celle qui permet à un chercheur de rentrer au Sahel sans devoir renoncer à faire de la recherche.
C’est aussi là que les nouveaux partenariats internationaux peuvent acquérir une dimension plus ambitieuse.
Au lieu de financer uniquement des bourses individuelles, les accords pourraient être évalués à l’aune des laboratoires créés localement, des programmes de cotutelle, des échanges d’enseignants, des équipements transférés, des publications conjointes et de la capacité des chercheurs sahéliens à construire leurs propres équipes.
Du diplôme à l’économie réelle
L’autre défi consiste à rapprocher universités et économie.
Trop souvent, le débat sur l’enseignement supérieur oppose artificiellement les sciences humaines aux disciplines techniques. Or les États ont besoin des deux.
Ils ont besoin d’ingénieurs pour construire des infrastructures, mais également de juristes pour négocier des contrats miniers, d’économistes pour concevoir les politiques publiques, de sociologues pour comprendre les dynamiques communautaires, d’historiens pour travailler sur la mémoire collective et de journalistes capables de rendre ces mutations intelligibles au public.
La véritable refondation universitaire consiste donc moins à supprimer certaines disciplines qu’à les reconnecter aux besoins de la société.
Une faculté de droit peut former des spécialistes du droit minier, du numérique ou des relations internationales.
Une faculté de sciences économiques peut développer l’analyse des politiques industrielles ou des chaînes de valeur régionales.
Une école de journalisme peut renforcer la formation au fact-checking, au journalisme de données, aux sciences et à l’investigation.
Une université scientifique peut créer autour de ses laboratoires des incubateurs capables de transformer certaines recherches en entreprises.
C’est cette circulation entre savoir, recherche, État et économie qui détermine finalement la capacité d’un pays à transformer les connaissances en puissance productive.
La diplomatie du savoir au Sahel reste à construire
La recomposition universitaire en cours dans le Sahel doit donc être observée avec prudence.
Il existe bien une diversification des partenariats. La coopération avec la Russie se structure davantage, la Chine poursuit ses programmes de bourses, tandis que les relations universitaires avec la France n’ont pas entièrement disparu malgré les ruptures diplomatiques intervenues depuis 2023.
Mais transformer cette diversification en souveraineté scientifique demandera beaucoup plus.
Changer de destination pour les étudiants ne suffit pas.
La question centrale sera la capacité du Niger, du Mali et du Burkina Faso à construire des universités capables de produire des connaissances, de mener des recherches adaptées aux réalités sahéliennes et de former des professionnels dont les compétences correspondent aux transformations économiques recherchées.
La prochaine décennie permettra probablement de mesurer cette ambition à travers quelques indicateurs simples : nombre de laboratoires fonctionnels, qualité des publications scientifiques, financement national de la recherche, insertion professionnelle des diplômés, partenariats technologiques effectivement transférés et capacité à retenir les chercheurs.
Car derrière les débats sur les alliances internationales se joue une question plus fondamentale.
Un pays peut contrôler ses frontières, ses ressources naturelles ou certaines infrastructures stratégiques. Mais si les technologies qu’il utilise, les connaissances qu’il mobilise et les cadres dont il dépend sont presque entièrement formés ailleurs, une partie essentielle de sa souveraineté reste extérieure.
Dans le Sahel, la bataille du savoir ne fait donc que commencer.


