Éducation dans l’AES : l’école gratuite jusqu’à 18 ans, un investissement de souveraineté ?

SURTITRE — DROITS DE L’ENFANT | ÉDUCATION

Au Niger, au Mali et au Burkina Faso, des millions d’enfants restent hors de l’école ou quittent le système avant la fin du secondaire. Entre droit à l’éducation, budgets 2026, insécurité, coûts supportés par les familles et scolarisation des filles, la question d’une éducation gratuite dans l’AES, réellement accessible jusqu’à 18 ans, devient aussi un débat sur le capital humain et la souveraineté future de l’espace confédéral.

Éducation gratuite dans l’AES : lycéennes à Filingué au Niger, illustration de la scolarisation des filles
Lycéennes à Filingué, région de Tillabéri (Niger), 15 février 2019. Photo : NigerTZai / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, l’éducation est à la fois un droit, une dépense publique majeure et l’un des tests les plus concrets de la capacité des États à préparer leur avenir. Les trois pays disposent d’une population très jeune, mais une partie importante des enfants reste hors de l’école ou quitte le système avant le secondaire. Dans ce contexte, une question mérite d’être posée au-delà des réformes ponctuelles : l’espace AES peut-il faire de la garantie d’une éducation gratuite et réellement accessible jusqu’à 18 ans un projet commun de capital humain ?

La question ne consiste pas seulement à supprimer des frais d’inscription. Elle touche à la capacité des États à financer des enseignants, des salles de classe, des manuels, des cantines, des transports, des internats ou solutions d’hébergement, des dispositifs de protection des filles, des formations techniques et professionnelles, ainsi qu’une continuité éducative dans les zones affectées par l’insécurité.

Sur le plan juridique, le point de départ est clair. La Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant définit comme enfant toute personne âgée de moins de 18 ans. Son article 11 reconnaît le droit de chaque enfant à l’éducation, impose aux États parties de fournir une éducation de base gratuite et obligatoire et leur demande de développer l’enseignement secondaire en le rendant progressivement gratuit et accessible à tous. Il prévoit aussi des mesures particulières en faveur des filles et des enfants défavorisés. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont ratifié cette Charte.

Cela ne signifie pas que le droit africain impose déjà, dans les mêmes termes, une gratuité intégrale de toute scolarité jusqu’au dix-huitième anniversaire. La gratuité obligatoire concerne explicitement l’éducation de base ; pour le secondaire, la progression vers la gratuité et l’accessibilité est demandée aux États. Les cadres nationaux de l’AES vont cependant à des degrés différents.

Au Niger, la loi n°98-12 du 1er juin 1998 portant orientation du système éducatif dispose que l’éducation est un droit et que l’État garantit l’éducation aux enfants de 4 à 18 ans. Cette garantie légale jusqu’à 18 ans ne doit toutefois pas être confondue avec une gratuité intégrale de tous les niveaux jusqu’à cet âge.

Au Mali, la loi d’orientation sur l’éducation garantit le droit à l’éducation, rend l’enseignement obligatoire dans les conditions fixées par la loi et prévoit que l’enseignement public est gratuit. Elle impose aux parents de maintenir leurs enfants à l’école au moins jusqu’au terme de l’enseignement fondamental, qui constitue un bloc de neuf années accueillant les enfants à partir de 6 ans.

Au Burkina Faso, les textes fondamentaux du système éducatif fixent la scolarité obligatoire de 6 à 16 ans et rendent gratuit l’enseignement de base public pendant cette période. Le secondaire, au-delà de l’éducation de base, est distinct de cette obligation.

Dans ce paysage juridique déjà différencié, une garantie confédérale d’un parcours éducatif ou de formation effectivement gratuit jusqu’à 18 ans constituerait donc, surtout pour le Mali et le Burkina Faso et sur le volet de la gratuité au Niger, une ambition supplémentaire de politique publique plutôt qu’une obligation uniforme déjà appliquée dans les trois pays.

Niger, Mali, Burkina Faso : des millions d’enfants encore hors de l’école

Le défi est d’abord celui de l’accès. Au Niger, la page pays de l’UNICEF consacrée à l’éducation indique que plus de la moitié des enfants de 7 à 16 ans ne sont pas scolarisés. Moins de 60 % des élèves du primaire accèdent au secondaire et seuls 20 % achèvent le premier cycle du secondaire ; pour les filles, cette proportion tombe à 17 %.

Au Mali, la rentrée 2026-2027 s’est ouverte avec une pression supplémentaire liée à l’insécurité. L’UNICEF indiquait début octobre 2026 que plus de deux millions d’enfants étaient hors de l’école ou risquaient de l’être. L’organisation recensait également 2 444 écoles non fonctionnelles, affectant plus de 733 000 enfants et près de 14 700 enseignants.

Au Burkina Faso, l’UNICEF estimait en juin 2025 que quatre enfants d’âge scolaire sur dix n’étaient pas scolarisés, malgré la réouverture de 2 500 écoles au cours des deux années précédentes. En 2026, l’organisation souligne encore qu’environ 42 % des enfants d’âge scolaire sont hors de l’école et que plus de 60 % n’achèvent pas le premier cycle du secondaire.

Ces chiffres ne sont pas directement comparables : ils ne portent pas toujours sur les mêmes années, les mêmes âges ou la même méthodologie. Ils convergent toutefois sur un constat : dans les trois pays, garantir le droit à l’éducation ne peut pas se limiter à proclamer la gratuité. Il faut aussi rendre l’école physiquement disponible, sûre et suffisamment proche pour que les familles puissent réellement y envoyer leurs enfants.

Budgets 2026 : l’éducation représente déjà un effort important, mais difficile à comparer

Les lois de finances montrent que les trois États consacrent déjà des ressources substantielles à l’éducation. Les architectures budgétaires diffèrent toutefois fortement, ce qui interdit un classement simpliste.

Au Burkina Faso, le ministère de l’Économie et des Finances chiffre à 837,52 milliards de FCFA l’enveloppe 2026 du secteur de l’éducation, sur 3 918,3 milliards de FCFA de dépenses globales. Cela représente environ 21,4 % des dépenses annoncées.

Au Mali, le rapport officiel d’exécution du budget général au 31 mars 2026 inscrit 472,512 milliards de FCFA de crédits de paiement pour le ministère de l’Éducation nationale et 99,956 milliards pour le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, soit environ 572,5 milliards de FCFA pour ces deux ministères. Rapportée au total « budget général » de 3 455,257 milliards figurant dans le même tableau, cette somme équivaut à environ 16,6 %. Ce pourcentage ne doit cependant pas être présenté comme la part consolidée de tout le secteur éducatif : il ne couvre que ces deux ministères et le périmètre du « budget général » diffère du total des dépenses budgétaires de l’État. La loi de finances rectificative a ensuite porté les dépenses budgétaires totales de 3 578,217 à 3 993,319 milliards de FCFA, sans permettre à elle seule de recalculer un ratio éducatif homogène.

Au Niger, le portail du ministère des Finances consacré à la loi de finances 2026 publie les cahiers détaillés de la loi ainsi qu’un budget citoyen. Le budget général de l’État était initialement fixé à 2 922,22 milliards de FCFA avant d’être révisé à 2 980,54 milliards, soit une hausse de 58,32 milliards. Les crédits éducatifs sont ventilés entre plusieurs ministères et programmes. Le Fact-checker n’a pas pu reconstruire, à partir des seules présentations publiques directement exploitables, un agrégat sectoriel 2026 homogène et strictement comparable aux 837,52 milliards annoncés comme « secteur éducation » au Burkina Faso. L’article ne retient donc pas de pourcentage consolidé pour le Niger à ce stade.

Ces montants montrent que la question éducative n’est pas absente des budgets. Mais leur efficacité ne se mesure pas uniquement en pourcentage de dépenses publiques. Une hausse des crédits peut être absorbée par les salaires, la construction, les transferts ou les coûts de fonctionnement sans nécessairement améliorer la rétention, l’apprentissage ou l’accès des enfants les plus éloignés de l’école.

Rendre l’école gratuite ne suffit pas si elle reste inaccessible

L’expérience internationale apporte ici une nuance essentielle. Le Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2026 de l’UNESCO relève qu’en Afrique subsaharienne, la suppression des frais de scolarité a contribué à augmenter les inscriptions et l’achèvement du primaire, particulièrement chez les filles. Une étude portant sur 14 pays citée par le rapport indique que rendre le premier cycle du secondaire à la fois gratuit et obligatoire a accru la durée de scolarisation de 1,6 année pour les filles et de 1,4 année pour les garçons, comparativement à la seule gratuité.

Le mot « gratuit » doit cependant couvrir davantage que les seuls frais officiels. Les familles peuvent continuer à supporter les manuels, fournitures, uniformes, examens, transports, restauration ou hébergement. Dans les zones rurales du Sahel, la distance jusqu’au collège ou au lycée peut devenir un coût décisif. Pour une adolescente, s’y ajoutent les questions de sécurité du trajet, d’hygiène menstruelle, de protection contre les violences et, dans certaines familles, le coût d’opportunité de son maintien à l’école.

Une véritable politique de gratuité jusqu’à 18 ans devrait donc être pensée comme un paquet de services et non comme une ligne juridique supprimant les frais de scolarité. Elle devrait aussi être accompagnée d’un financement compensatoire des établissements afin d’éviter que la suppression des contributions familiales ne réduise les ressources disponibles pour fonctionner.

Scolarisation des filles : un levier du dividende démographique

Le rendement d’un tel investissement pourrait être particulièrement important pour les jeunes filles. Elles cumulent plusieurs obstacles : pauvreté des ménages, éloignement des établissements secondaires, normes sociales, mariage précoce, grossesse adolescente, charges domestiques et insécurité.

Au Niger, des données citées par l’UNICEF dans une publication antérieure illustrent la force de l’association entre scolarisation et mariage précoce : 81 % des femmes de 20 à 24 ans sans instruction avaient été mariées ou mises en union avant 18 ans, contre 17 % parmi celles ayant atteint le secondaire ou davantage. Ces chiffres ne doivent pas être lus comme une mesure de prévalence pour 2026 ni comme la preuve d’une causalité automatique, mais ils montrent combien la poursuite des études peut être associée à des trajectoires de vie différentes. Le sujet reste actuel : en juin 2026, l’UNICEF au Niger documentait encore l’éducation comme une alternative concrète au mariage d’enfants pour des adolescentes.

Cette logique est au cœur du projet SWEDD, qui intervient notamment au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Le programme relie maintien des filles à l’école, prévention du mariage et des grossesses précoces, accès aux services de santé reproductive et autonomisation économique. L’idée du « dividende démographique » repose précisément sur ce faisceau d’effets : lorsque davantage de jeunes filles achèvent leur scolarité, entrent plus tard dans le mariage et la maternité, développent des compétences et accèdent à l’activité économique, la structure démographique et productive d’un pays peut progressivement évoluer.

Le dividende n’est toutefois jamais automatique. Il suppose que les jeunes femmes trouvent ensuite des formations, des emplois et des possibilités d’entreprendre. Sans débouchés économiques, l’allongement de la scolarité peut augmenter les attentes sans transformer suffisamment les revenus.

Capital humain : le rendement économique de l’éducation

Sur le plan économique, les rendements de l’éducation sont largement documentés. En 2026, la Banque mondiale estimait qu’une année supplémentaire de scolarité augmente en moyenne les revenus d’environ 10 %, même si le rendement varie selon les pays, la qualité de l’enseignement et les marchés du travail. Elle estime également qu’une part importante des écarts de revenus entre pays est liée aux différences de capital humain.

Pour les filles, le coût de l’exclusion est potentiellement plus large encore. Une étude de référence de la Banque mondiale estime qu’à l’échelle mondiale les obstacles empêchant les filles d’achever douze années d’éducation représentent entre 15 000 et 30 000 milliards de dollars de pertes de revenus et de productivité au cours de la vie. Ce chiffre est mondial et ne peut pas être transposé directement au Niger, au Mali ou au Burkina Faso. Il fournit néanmoins un ordre de grandeur du coût d’opportunité associé à la sous-scolarisation des filles.

Les politiques de soutien aux ménages apportent un autre élément concret. La Banque mondiale rapporte en 2026 qu’au Mali, des filets sociaux ont augmenté de 56 % la probabilité qu’une adolescente déjà scolarisée passe dans la classe supérieure. Au Burkina Faso, 12 à 15 mois après la fin d’un programme de filets sociaux, le taux de scolarisation des enfants des ménages bénéficiaires restait supérieur de 14,3 % à celui des non-bénéficiaires. Autrement dit, l’accès à l’école dépend aussi de la capacité des familles à absorber les chocs économiques.

Sécurité, qualité et enseignants : les trois limites d’une promesse de gratuité

Dans l’espace AES, une politique éducative ambitieuse devra composer avec une contrainte particulière : l’insécurité. Une école gratuite qui ferme pour des raisons sécuritaires cesse d’être accessible. Les déplacements de populations, la destruction ou l’abandon d’infrastructures, la difficulté à affecter des enseignants dans certaines zones et les interruptions de calendrier scolaire constituent autant de barrières que la gratuité ne résout pas seule.

La qualité est le deuxième défi. Le Livre blanc de la Banque mondiale sur l’éducation au Sahel souligne que la région a considérablement augmenté les inscriptions en quinze ans, mais que les apprentissages restent faibles. Accueillir davantage d’enfants dans des classes surchargées, avec trop peu d’enseignants ou de supports pédagogiques, améliorerait l’accès sans garantir le capital humain recherché.

Le troisième défi est celui du personnel. Étendre le secondaire jusqu’à 18 ans implique plus de collèges, de lycées et de centres de formation, mais aussi davantage d’enseignants qualifiés, de conseillers, de personnels administratifs et de dispositifs de formation continue. Le coût budgétaire ne serait donc pas ponctuel : il créerait des engagements récurrents sur plusieurs décennies.

Éducation gratuite dans l’AES : vers un pacte jusqu’à 18 ans ?

L’AES pourrait néanmoins transformer ces contraintes en projet commun. Il ne s’agirait pas nécessairement d’imposer un modèle scolaire unique aux trois pays, mais de fixer une garantie commune : aucun enfant de moins de 18 ans ne devrait être exclu d’un parcours éducatif ou de formation reconnu pour des raisons financières.

Un tel pacte pourrait englober l’enseignement général, technique et professionnel, les parcours de rattrapage et, dans les zones de crise, des dispositifs flexibles de continuité éducative. Il aurait besoin d’indicateurs communs : taux d’enfants hors école, achèvement du primaire et du secondaire, apprentissages, parité filles-garçons, coût réel supporté par les ménages, nombre de jours de fermeture pour insécurité et insertion des sortants.

Pour les filles, des mesures ciblées devraient être intégrées dès la conception : bourses ou transferts pour les ménages vulnérables, internats sécurisés lorsque la distance est décisive, transport, cantines, sanitaires adaptés, prévention des violences, maintien ou retour à l’école après grossesse, ainsi que passerelles vers la formation professionnelle et l’emploi.

La question n’est donc pas seulement « combien faut-il dépenser ? », mais « quelles dépenses maintiennent effectivement un enfant à l’école jusqu’à l’acquisition de compétences utiles ? ». Les budgets 2026 montrent que des marges significatives sont déjà mobilisées. L’enjeu est désormais de relier davantage l’argent public aux résultats : présence, apprentissage, achèvement, équité et insertion.

De la souveraineté politique au capital humain

Les États de l’AES placent la souveraineté au centre de leur discours politique et économique. Cette souveraineté ne dépend toutefois pas seulement du contrôle des ressources naturelles, de l’énergie, des frontières ou des institutions. Elle dépend aussi de la capacité à former une génération capable d’administrer, produire, soigner, enseigner, innover et entreprendre.

Sous cet angle, garantir une éducation effectivement accessible jusqu’à 18 ans ne serait pas seulement une politique sociale. Ce serait une politique de productivité, de transformation démographique et de résilience. Pour les filles, l’effet potentiel est encore plus large parce que la scolarisation agit simultanément sur les compétences, les revenus futurs, l’autonomie, la santé et les trajectoires familiales.

Mais l’ambition ne peut pas être réduite à une déclaration de gratuité. Elle suppose des écoles ouvertes, des enseignants formés, des familles soutenues, des filles protégées et des compétences reliées aux besoins économiques. La véritable mesure du succès ne serait donc pas le nombre d’années de gratuité inscrit dans un texte, mais le nombre d’enfants (filles comme garçons) qui atteignent leur majorité avec des apprentissages réels et une voie crédible vers l’autonomie.

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