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À partir du 2 novembre 2026, les transferts interopérables de monnaie électronique dans l’UEMOA passent par PI-SPI. La réforme plafonne les frais et rend gratuits les petits transferts nationaux jusqu’à 8 000 FCFA cumulés par jour. Mais son impact économique sera très différent au Niger, au Mali et au Burkina Faso, trois marchés dont le niveau d’usage, la profondeur financière et les données disponibles divergent fortement.
PI-SPI : une réforme qui touche directement les petits transferts
Le communiqué de la BCEAO du 2 octobre 2026 fixe un nouveau cadre pour les transactions de monnaie électronique interopérables. À compter du 2 novembre 2026, elles doivent être réalisées par l’intermédiaire de la Plateforme interopérable du Système de paiement instantané, PI-SPI. Pour les transferts nationaux entre personnes physiques, le montant cumulé quotidien inférieur ou égal à 8 000 FCFA, par utilisateur et par participant, devient gratuit, sans limitation du nombre d’opérations. Au-delà de ce seuil, des frais compris entre 0 et 0,8 % du montant hors taxes peuvent être appliqués. La réception reste gratuite sans plafond.
La Banque centrale précise que le seuil de 8 000 FCFA couvre environ 75 % des transactions de monnaie électronique dans l’UEMOA. À partir du 1er juin 2027, les mêmes conditions doivent aussi s’appliquer aux transactions entre pays de l’Union. La réforme ne rend donc pas gratuits tous les services : elle concerne les transferts interopérables visés par le dispositif, et non, par exemple, l’ensemble des retraits en espèces.
Dans l’AES, plus de 51,5 millions de comptes et 39 365 milliards FCFA de flux
Les données détaillées du rapport 2024 de la BCEAO sur les services financiers numériques permettent désormais de dépasser les estimations fondées sur des parts régionales. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso totalisent 51 584 827 comptes de monnaie électronique ouverts, dont 15 245 204 actifs. Ensemble, ils ont enregistré 3 478 797 525 transactions en 2024, pour une valeur cumulée de 39 364 782 millions de FCFA, soit environ 39 364,8 milliards de FCFA.
Ces montants indiquent l’intensité des flux traités par les plateformes, mais ils ne constituent ni le chiffre d’affaires des opérateurs ni une mesure de leur contribution au produit intérieur brut. Une même unité monétaire peut circuler plusieurs fois dans l’année. Œil du Sahel distingue donc systématiquement le volume des flux, les revenus des prestataires, la valeur ajoutée comptable, les impôts, les bénéfices et les stocks prudentiels.
Niger : beaucoup de comptes, mais une activité encore faible
Le Niger compte 9 746 822 comptes de monnaie électronique ouverts en 2024, mais seulement 441 764 actifs, soit un taux d’activité de 4,53 %. C’est de très loin le niveau le plus faible des trois pays étudiés. Le pays a enregistré 31 980 545 transactions pour une valeur de 480 220 millions de FCFA, soit 480,22 milliards. Cela représente environ 72 transactions par compte actif sur l’année, pour une valeur moyenne cumulée d’environ 1,09 million de FCFA traitée par compte actif.
Le poids des transferts de personne à personne reste limité : ils représentent environ 6,85 % de la valeur totale des transactions. Les transferts intra-UEMOA ne pèsent qu’environ 1,03 %. Ce profil suggère un marché encore moins intensément utilisé que ceux du Mali et du Burkina Faso. Pour PI-SPI, le principal enjeu nigérien pourrait donc être autant l’activation des comptes existants que la baisse des frais.
Au Niger, la réforme ne concerne pas uniquement les wallets adossés aux opérateurs télécoms. La BCEAO recense notamment NITA avec 2ISOFT pour MyNITA, ainsi qu’Amana Transfert d’Argent Finance SA avec 2ISOFT pour AMANATA. Cette présence dans l’écosystème de la monnaie électronique ne signifie toutefois pas que ces deux acteurs sont déjà ouverts au PI-SPI.
Dans la liste officielle actualisée au 30 septembre 2026, la BCEAO recense 13 participants autorisés à ouvrir les services PI-SPI au public au Niger : onze banques, Airtel Money Niger et i-FUTUR. NITA et Amana Transfert d’Argent Finance SA n’y figurent pas. À ce stade, il n’est donc pas possible d’affirmer que les transferts réalisés via MyNITA ou AMANATA bénéficient déjà directement des conditions tarifaires PI-SPI.
Cela ne signifie pas que NITA ou Amana sont exclues durablement du dispositif. Une opération effectuée depuis ou vers leurs wallets pourrait relever du cadre PI-SPI si elle est acheminée par un participant autorisé ou si ces acteurs obtiennent ultérieurement leur connexion et leur autorisation. En revanche, une opération classique de transfert d’argent en espèces au guichet — dépôt cash puis retrait cash par le bénéficiaire — n’est pas automatiquement une transaction PI-SPI. L’application concrète dépend donc du canal utilisé et du participant effectivement raccordé à la plateforme.
Le Niger est aussi le seul des trois pays pour lequel Œil du Sahel a identifié des états financiers audités d’une entité mobile money nationale. Airtel Money Niger S.A. a réalisé 3,086 milliards de FCFA de chiffre d’affaires en 2024, en hausse de 8,56 % sur un an. Sa valeur ajoutée comptable selon le référentiel OHADA atteint 2,095 milliards, ses charges de personnel 233,4 millions, sa charge d’impôt sur le résultat 698,9 millions et son bénéfice net 940,1 millions de FCFA. La marge nette ressort ainsi à 30,47 %.
Rapportée au PIB courant du Niger, la valeur ajoutée comptable d’Airtel Money Niger représente environ 0,02 %. Ce ratio est purement descriptif : la « valeur ajoutée » comptable OHADA n’est pas automatiquement équivalente à la valeur ajoutée brute des comptes nationaux, et Airtel Money Niger ne représente pas l’ensemble du marché.
Sur le plan prudentiel, la Commission bancaire de l’UMOA indique pour Airtel Money Niger un capital de 1,311 milliard de FCFA, un encours de monnaie électronique de 4,605 milliards et 5,119 milliards de dépôts et placements liquides liés à cette monnaie à fin 2024.
Mali : un marché intense et un agrégat réglementaire de 102,7 milliards FCFA
Au Mali, la BCEAO recense 18 129 935 comptes ouverts, dont 6 148 800 actifs, soit un taux d’activité de 33,92 %. Le pays a enregistré 1 271 890 183 transactions en 2024, pour 18 744 827 millions de FCFA, soit environ 18 744,8 milliards. Un compte actif a ainsi traité en moyenne près de 207 transactions dans l’année, pour environ 3,05 millions de FCFA de valeur cumulée.
Les transferts P2P représentent environ 15,03 % de la valeur totale, tandis que les transferts intra-UEMOA atteignent 5,63 %. Cette intensité place le Mali dans une configuration où la baisse des frais peut rapidement affecter les habitudes de paiement, mais aussi les modèles de commissions des opérateurs et distributeurs.
Le rapport annuel 2024 de l’AMRTP apporte une autre lecture du marché. Le régulateur malien comptabilise 16 858 868 comptes mobile money, dont 74 % rattachés à Orange Money et 26 % à Moov Money. Ce total diffère de celui de la BCEAO, ce qui confirme l’importance de ne pas fusionner automatiquement des statistiques issues de périmètres différents.
L’AMRTP publie surtout un agrégat qu’elle intitule « chiffre d’affaires Mobile Money » : 102,714 milliards de FCFA en 2024, contre 83,744 milliards en 2023, soit une progression calculée d’environ 22,65 %. Ce chiffre ne doit pas être confondu avec les 18 744,8 milliards de FCFA de transactions recensées par la BCEAO. Les deux institutions ne mesurent pas le même objet.
La Commission bancaire recense également au Mali Orange Finances Mobiles Mali et Sama Money parmi les établissements de monnaie électronique. À fin 2024, leur capital agrégé atteint 1,410 milliard de FCFA, leur encours de monnaie électronique 162,680 milliards et leurs liquidités associées 163,518 milliards.
Burkina Faso : le marché le plus profond des trois pays
Le Burkina Faso arrive en tête pour plusieurs indicateurs d’usage. La BCEAO y recense 23 708 070 comptes ouverts, dont 8 654 640 actifs, soit un taux d’activité de 36,51 %. Le pays a enregistré 2 174 926 797 transactions en 2024, pour une valeur totale de 20 139 735 millions de FCFA, soit environ 20 139,7 milliards.
Chaque compte actif y a traité en moyenne plus de 251 transactions sur l’année, pour environ 2,33 millions de FCFA. Les transferts de personne à personne représentent 32,06 % de la valeur totale, et les transferts intra-UEMOA 7,25 %. Ces niveaux font du Burkina Faso le marché le plus intensément utilisé des trois pays pour plusieurs dimensions directement liées aux transferts.
En revanche, Œil du Sahel n’a pas identifié de comptes annuels audités séparés d’Orange Money Burkina Faso comparables à ceux d’Airtel Money Niger. La meilleure source financière primaire actuellement disponible est prudentielle. La Commission bancaire indique un capital social de 1,210 milliard de FCFA pour Orange Money Burkina Faso, un encours de monnaie électronique de 314,818 milliards et 315,762 milliards de dépôts et placements liquides liés à cette monnaie. Le ratio liquidités sur encours est légèrement supérieur à 100 %, mais il s’agit d’un indicateur de couverture, pas d’un indicateur de rentabilité.
Flux de transactions et PIB : des ratios spectaculaires, mais à interpréter correctement
En croisant les valeurs de transactions BCEAO avec le PIB courant en monnaie locale de la Banque mondiale, Œil du Sahel obtient un indicateur d’intensité des flux : environ 4,01 % du PIB au Niger, 115,52 % au Mali et 143,56 % au Burkina Faso. Pour les trois pays réunis, la valeur annuelle des transactions représente environ 93,24 % de la somme de leurs PIB courants.
Ces pourcentages ne sont pas des contributions au PIB. Ils montrent combien de monnaie transite par les plateformes relativement à la taille de l’économie. Au Mali et au Burkina Faso, dépasser 100 % signifie simplement que la monnaie électronique peut circuler plusieurs fois au cours d’une année.
À l’échelle UMOA, un secteur encore en expansion en 2025
Le rapport 2025 de la Commission bancaire de l’UMOA, publié en août 2026, apporte un contexte plus récent. Il fait état de 18 établissements de monnaie électronique supervisés, 172,9 millions de comptes ouverts, dont 35,1 % actifs, et 164 169,1 milliards de FCFA de transactions via la téléphonie mobile. L’encours de monnaie électronique atteint 1 923,2 milliards de FCFA et le résultat net provisoire des établissements ressort à 16,9 milliards.
Cette série rappelle aussi la prudence nécessaire avec les données provisoires. Le rapport 2024 avait initialement présenté un résultat net provisoire des établissements de monnaie électronique de -17,3 milliards de FCFA. Le rapport 2025 reprend 2024 avec un comparatif de +6,1 milliards. Pour Œil du Sahel, ces deux valeurs doivent rester traçables avec leur statut de publication plutôt que d’être remplacées silencieusement.
Que peut réellement changer PI-SPI dans l’AES ?
Le premier effet attendu concerne les petits transferts. La BCEAO estime que le seuil de gratuité de 8 000 FCFA couvre environ trois quarts des transactions de monnaie électronique dans l’Union. Dans les marchés les plus actifs, comme le Burkina Faso et le Mali, la baisse du coût unitaire peut donc toucher un volume très important d’opérations. Au Niger, où le taux de comptes actifs reste faible, la réforme pourrait surtout devenir un levier supplémentaire d’usage si elle s’accompagne d’une meilleure acceptation des paiements, d’une couverture réseau suffisante et de points de services capables de fournir des liquidités.
Pour les opérateurs, l’équation est plus complexe. Une réduction des commissions sur certains transferts peut diminuer la recette par opération, mais l’interopérabilité peut aussi accroître la fréquence des paiements, attirer de nouveaux usages et réduire les frictions entre réseaux. L’impact dépendra donc de l’élasticité de la demande, des commissions versées aux agents, des coûts techniques et de la capacité à développer des services complémentaires.
Le second enjeu apparaîtra à partir du 1er juin 2027, lorsque les mêmes conditions s’appliqueront aux transferts entre pays de l’UEMOA. Les données 2024 montrent déjà que les transferts intra-UEMOA pèsent bien davantage au Burkina Faso et au Mali qu’au Niger. Cette évolution peut être particulièrement importante pour les ménages, les commerçants et les petites entreprises actifs sur les corridors transfrontaliers de l’espace AES.
Un même cadre régional, trois réalités économiques
Les nouvelles données changent sensiblement la lecture de PI-SPI dans l’AES. Le Burkina Faso dispose d’un marché très actif, avec plus de 2,17 milliards de transactions annuelles et une forte place des P2P. Le Mali combine une utilisation intense avec un agrégat réglementaire mobile money en croissance de plus de 22 % selon l’AMRTP. Le Niger présente au contraire un très grand nombre de comptes ouverts mais une faible proportion de comptes actifs, même si les états audités d’Airtel Money Niger démontrent qu’une activité mobile money rentable et fiscalisée existe déjà à l’échelle d’un opérateur.
PI-SPI ne produira donc pas le même choc dans les trois pays. Après le 2 novembre 2026, les indicateurs les plus importants à suivre seront le nombre de comptes actifs, le volume et la valeur des transferts P2P, les flux intra-UEMOA, les revenus des opérateurs, les commissions des agents et les éventuels changements de liquidité dans les réseaux. C’est à partir de ces données, et non du seul volume d’argent qui transite par les plateformes, que pourra être mesuré l’effet économique réel de la réforme.


