Diplomatie de l’eau au Sahel : l’urgence de coopérer

Dossier — Eau, souveraineté et coopération régionale

La diplomatie de l’eau au Sahel met à l’épreuve la capacité des États à coopérer malgré leurs divergences. Du fleuve Niger au lac Tchad, les besoins en eau potable, en irrigation et en électricité dépassent les frontières politiques. La rupture entre l’AES et la CEDEAO accroît les incertitudes, sans avoir supprimé les cadres de gestion des bassins. Leur efficacité se mesurera à la protection des populations et au partage des ressources.

Diplomatie de l’eau au Sahel : pirogues sur le fleuve Niger au quai du bac Farié, région de Tillabéri.
Pirogues sur le fleuve Niger au quai du bac Farié, région de Tillabéri. Photo : Youssouf Haidara, octobre 2018.

Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, devenu effectif en janvier 2025, a redessiné les relations régionales. Mais un bassin hydrographique — le territoire dont les eaux convergent vers un même réseau — ne suit pas les contours des alliances. Pour les pays de la Confédération des États du Sahel, comme pour leurs voisins, la maîtrise de l’eau reste une condition de la souveraineté alimentaire et énergétique.

Cette interdépendance impose une question concrète : comment développer les infrastructures nationales tout en préservant les usages des autres riverains ? Deux espaces permettent d’en mesurer les enjeux : le bassin du Niger et celui du lac Tchad. Ils disposent d’organisations distinctes et ne se confondent ni avec l’AES ni avec la CEDEAO.

Fleuve Niger : une ressource partagée, des besoins multiples

L’Autorité du bassin du Niger (ABN), basée à Niamey, réunit neuf pays : le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Tchad. Cette composition rappelle que la coopération hydrique dépasse le seul face-à-face entre États sahéliens et pays côtiers. Les intérêts se croisent selon les territoires, les activités et les saisons.

L’eau doit répondre simultanément aux besoins domestiques, à l’agriculture, à l’élevage, à la pêche et à la production électrique. Pour les riverains, sa disponibilité dépend aussi de sa qualité, des équipements et de la possibilité d’accéder aux terres, aux marchés ou aux points d’abreuvement.

La vulnérabilité du Sahel ne se résume pas au manque de pluie. Les excès d’eau peuvent détruire les récoltes, endommager les réseaux et contaminer les sources d’approvisionnement. Dans son bilan humanitaire de 2024, l’UNICEF indique que les inondations ont touché plus de 1,5 million de personnes au Niger. Ce chiffre concerne l’ensemble du pays : il ne doit pas être attribué au seul débordement du fleuve.

Ces catastrophes montrent pourquoi la prévention doit associer observations hydrologiques, entretien des infrastructures, aménagement des zones exposées et préparation des secours. Un bilan précis de l’hivernage 2026 exige, lui, des données datées et consolidées.

Les décisions prises en amont peuvent modifier les conditions en aval. Le remplissage d’une retenue, les prélèvements agricoles et les lâchers d’eau doivent donc être examinés ensemble. Un barrage peut soutenir les débits de saison sèche ou atténuer certaines crues ; ses effets dépendent de ses caractéristiques et de son exploitation. Attribuer une inondation à l’ouverture de vannes exige des mesures, une chronologie et une analyse hydrologique.

ABN : une coopération qui subsiste après la rupture avec la CEDEAO

La Charte de l’eau du bassin du Niger, adoptée en 2008, fournit un cadre commun. Elle prévoit une utilisation équitable et raisonnable de la ressource, la protection des écosystèmes et l’échange d’informations. Son article 20 organise la notification préalable des projets susceptibles de produire des effets négatifs significatifs pour d’autres États, avec les informations techniques et les évaluations environnementales et sociales nécessaires.

Ces engagements relèvent d’un cadre propre au bassin. Le départ de la CEDEAO ne permet donc pas, à lui seul, de conclure à leur disparition.

Les faits disponibles invitent également à nuancer l’idée d’une paralysie institutionnelle. Selon le ministère burkinabè chargé de l’eau, la 44e session du Conseil des ministres de l’ABN a réuni, en décembre 2025 à Ouagadougou, les ministres ou représentants des neuf États membres. Les travaux portaient notamment sur les activités de l’organisation, son budget 2026 et sa gouvernance.

Cette réunion atteste la poursuite du dialogue. Elle ne suffit pas à prouver que tous les financements ou échanges techniques fonctionnent sans difficulté. Les tensions diplomatiques constituent un risque ; une suspension générale des financements de l’ABN ou une interruption de ses transmissions hydrologiques ne sont pas établies par les sources consultées.

L’enjeu est de préserver des capacités opérationnelles : entretenir les stations de mesure, transmettre les observations et rendre les alertes compréhensibles pour les autorités locales. Une prévision n’est utile que si elle atteint les habitants assez tôt pour agir.

Dans cette perspective, la diplomatie de l’eau au Sahel devrait protéger les échanges techniques des crises politiques. Des procédures stables de notification et des contacts maintenus entre services peuvent limiter les retards. Pour juger des résultats, il faudrait pouvoir connaître la couverture des stations, les délais de diffusion des alertes et les moyens réellement consacrés à leur entretien.

Kandadji : articuler souveraineté énergétique et gestion du fleuve

Le programme de Kandadji illustre cette recherche d’équilibre, au cœur du débat sur la souveraineté énergétique du Niger. Pour le Niger, améliorer la disponibilité de l’eau et développer l’hydroélectricité peut soutenir les activités économiques et réduire les vulnérabilités du pays. L’intérêt national du projet doit être apprécié avec ses conditions de réalisation, son fonctionnement futur et ses effets sur les populations riveraines.

Dans sa présentation publiée en 2020, la Banque mondiale indiquait que le barrage et sa retenue devaient permettre l’irrigation de jusqu’à 45 000 hectares, renforcer les débits en saison sèche et sécuriser l’approvisionnement en eau de Niamey. Un communiqué de la même année prévoyait une production électrique annuelle moyenne de 629 GWh. Il s’agit d’objectifs de conception, pas de résultats acquis en 2026.

Le remplissage et l’exploitation de la retenue doivent s’inscrire dans la concertation entre États du bassin. L’effet sur les territoires en aval dépendra notamment des volumes stockés, des apports naturels et des règles de restitution de l’eau. Il ne peut être réduit à une menace automatique contre le Nigeria.

L’arbitrage porte aussi sur les personnes déplacées par les aménagements. La documentation du programme prévoit des réinstallations, des logements, des périmètres irrigués et des mesures de restauration des moyens de subsistance. Leur existence dans un programme ne garantit pas leur exécution : indemnisation effective, accès durable aux terres et fonctionnement des services doivent pouvoir être vérifiés.

À l’échelle du bassin, la coordination des ouvrages devrait intégrer les effets cumulés des prélèvements et des retenues. La Charte prend notamment en compte un débit environnemental minimal et les besoins humains essentiels. La souveraineté se mesure ainsi à la capacité de produire et d’irriguer, mais aussi à celle de protéger les pêcheurs, les agriculteurs et les éleveurs dont les activités dépendent du régime des eaux.

Lac Tchad : dépasser le récit d’un assèchement continu

Le lac Tchad appelle une lecture différente. Ses quatre pays riverains sont le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad, tandis que la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) compte également la République centrafricaine et la Libye. Il faut distinguer le lac, son bassin hydrographique et le périmètre de coopération de l’organisation.

La forte contraction observée lors des sécheresses des années 1970 et 1980 est documentée. Elle ne décrit cependant pas une diminution continue jusqu’à aujourd’hui. Une étude publiée en 2020 dans Scientific Reports conclut à une relative stabilité de l’étendue du lac sur les deux décennies étudiées, avec des différences entre ses parties et d’importantes variations saisonnières. Les résultats dépendent aussi de la prise en compte des eaux libres ou des surfaces inondées couvertes de végétation.

Cette variabilité complique l’organisation des activités. La montée des eaux peut déplacer les espaces cultivables ; leur retrait transforme les accès aux pâturages et aux zones de pêche. Ces changements peuvent accentuer des tensions existantes, sans expliquer à eux seuls la violence armée.

Présenter Boko Haram ou l’État islamique en Afrique de l’Ouest comme les seules conséquences de la dégradation environnementale serait réducteur. L’étude de 2020 rappelle le rôle des inégalités et de la marginalisation politique, tout en décrivant le climat comme un facteur aggravant. De même, associer systématiquement un métier ou un conflit à une communauté ethnique masque la diversité des situations locales.

La stratégie régionale 2025-2030 présentée par la CBLT associe sécurité, protection, relèvement économique et coopération transfrontalière. Cette approche reconnaît qu’une réponse durable doit dépasser les seules opérations militaires. Elle doit permettre de retrouver des moyens de subsistance et des services essentiels.

L’évaluation devrait porter sur les conditions concrètes de retour ou d’installation des déplacés, l’accès sûr à la pêche et à l’agriculture, ainsi que la participation des habitants. Une hausse du niveau du lac ne signifie pas automatiquement une amélioration des conditions de vie si les populations ne peuvent exploiter les ressources en sécurité.

Une diplomatie de l’eau au Sahel ancrée dans les territoires

La coopération entre gouvernements doit trouver un prolongement local. Dans ses orientations sur la coopération transfrontalière, la CBLT met en avant la participation des communautés, le dialogue entre territoires, l’alerte précoce et l’accès aux marchés. Ces orientations ouvrent une voie ; elles ne prouvent pas, à elles seules, l’efficacité de chaque dispositif sur le terrain.

Une gouvernance de proximité pourrait réunir collectivités, services techniques et représentants des agriculteurs, éleveurs et pêcheurs pour préciser les conditions d’accès aux points d’eau et prévenir les litiges. Les femmes, les jeunes et les personnes déplacées doivent pouvoir y faire entendre leurs besoins.

Ces mécanismes nécessitent des compétences reconnues, des financements et des possibilités de recours. Ils complètent les accords entre États, sans pouvoir remplacer les décisions nationales sur les barrages ou les prélèvements majeurs. La concertation locale doit également éviter que les usagers les plus influents monopolisent la ressource.

Pour les médias sahéliens, ce dossier offre des pistes d’enquête précises : suivre les budgets des organismes de bassin, vérifier les engagements de réinstallation, comparer les alertes émises aux informations reçues dans les villages et interroger les usagers sur les changements observés. La publication de données accessibles permettrait de confronter les promesses aux résultats.

Cette exigence de transparence concerne aussi les financements et les marchés des grands ouvrages. Elle peut renforcer la confiance des populations dans des projets présentés comme des instruments de souveraineté.

Le fleuve Niger et le lac Tchad rappellent une réalité durable : chaque État dépend en partie de décisions prises chez ses voisins. Préserver la coopération hydrique est donc un moyen de défendre ses propres intérêts. Pour les pays de l’AES, comme pour les autres États des bassins, le défi consiste à traduire cette interdépendance en règles appliquées, en services fiables et en bénéfices visibles pour les riverains.

L’avenir de la diplomatie de l’eau au Sahel se jouera dans cette capacité à maintenir le dialogue, à partager les informations et à protéger les usages vitaux, même lorsque les relations politiques se durcissent.

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