AES–CEDEAO : peut-on reconstruire une intégration commune sans revenir sur la rupture politique ?

INTÉGRATION RÉGIONALE | ANALYSE

Après le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, les deux ensembles ouest-africains ouvrent désormais un dialogue institutionnel direct. Derrière la rencontre de Dakar du 17 octobre se dessine une question plus profonde : peut-on dissocier la rupture politique de l’interdépendance économique, humaine et sécuritaire qui continue d’unir le Sahel aux États côtiers ?

La rupture a bien eu lieu. Depuis le 29 janvier 2025, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ne sont plus membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO compte désormais douze États tandis que les trois pays sahéliens ont engagé leur propre processus d’intégration au sein de la Confédération des États du Sahel, créée à Niamey en juillet 2024. La CEDEAO avait officiellement acté l’entrée en vigueur de leur retrait.

Mais près de vingt et un mois après cette séparation institutionnelle, la géographie, les échanges et les menaces communes imposent une réalité plus difficile à découper que les organisations régionales.

Le 17 octobre 2026 à Dakar, la CEDEAO et la Confédération AES ont tenu leur première session ministérielle consacrée spécifiquement au dialogue sur leur coopération. Œil du Sahel avait détaillé les décisions prises lors de cette rencontre. Dans leur communiqué conjoint publié à l’issue de la rencontre, elles disent vouloir poser les bases d’un cadre « équilibré » et « réaliste », respectueux de leur souveraineté et des intérêts des populations. Des groupes de travail thématiques conjoints doivent désormais conduire les échanges techniques en vue d’un éventuel accord-cadre de coopération.

Participants en salle lors d’une rencontre relative au dialogue AES–CEDEAO

Aucun retour du Burkina Faso, du Mali ou du Niger dans la CEDEAO n’est annoncé. Aucun accord-cadre définitif n’a encore été conclu non plus.

C’est précisément ce qui rend cette séquence importante : la question n’est plus nécessairement celle d’une réconciliation institutionnelle, mais celle de la construction d’une coopération entre deux espaces politiques distincts dont les intérêts restent imbriqués.

Une rupture politique qui n’a jamais été une séparation économique totale

Il serait trompeur de présenter la situation actuelle comme le passage brutal d’un espace totalement intégré à deux marchés étanches.

Lorsque le retrait des trois pays est devenu effectif, la CEDEAO a elle-même adopté des mesures transitoires destinées à éviter une rupture immédiate dans la vie des populations et des entreprises.

Elle a demandé à ses États membres de continuer, « jusqu’à nouvel ordre », à reconnaître les passeports et cartes d’identité portant le logo CEDEAO détenus par les ressortissants burkinabè, maliens et nigériens. Elle a également maintenu le droit à la circulation sans visa, à la résidence et à l’établissement, ainsi que le traitement des biens et services provenant des trois pays conformément au Schéma de libéralisation des échanges de la CEDEAO. Ces mesures transitoires ont été annoncées par l’organisation régionale.

Autrement dit, la séparation politique a précédé la redéfinition économique et juridique de la relation.

Le défi du dialogue engagé entre les deux organisations consiste désormais à sortir de ce régime transitoire. Des droits aujourd’hui maintenus par décision de la CEDEAO devront, s’ils doivent durer, être transformés en engagements négociés, réciproques et suffisamment prévisibles pour les voyageurs, les commerçants, les transporteurs et les entreprises.

C’est là que la réunion de Dakar pourrait prendre toute son importance.

Elle peut ouvrir la voie à une forme d’intégration différenciée : les États de l’AES resteraient politiquement hors de la CEDEAO, tout en préservant certains mécanismes régionaux jugés indispensables.

La géographie économique résiste aux ruptures institutionnelles

Pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger, le maintien d’une relation économique fonctionnelle avec les États côtiers répond d’abord à une contrainte géographique.

Les trois pays sont enclavés.

Une partie importante de leur commerce extérieur passe donc par des corridors reliant leurs territoires aux ports de Dakar, Conakry, Abidjan, Tema, Lomé ou Cotonou. La Banque mondiale identifie précisément plusieurs grands axes reliant les ports du golfe de Guinée et de l’Atlantique aux trois économies sahéliennes : Dakar–Mali, Abidjan–Mali, Abidjan–Burkina, Tema–Burkina, Lomé–Burkina–Niger ou encore Cotonou–Niger. Ces corridors figurent notamment dans les travaux de la Banque mondiale sur la résilience des systèmes alimentaires ouest-africains.

Cette réalité donne au dialogue AES–CEDEAO une dimension très concrète.

Pour un transporteur, un exportateur de bétail, un importateur de produits alimentaires ou un opérateur industriel, la question essentielle n’est pas l’appartenance institutionnelle en elle-même. Elle réside dans la possibilité de franchir une frontière, de faire reconnaître un certificat d’origine, de transporter des marchandises, de connaître à l’avance les droits applicables et d’éviter la multiplication des formalités.

Une dégradation de ces mécanismes peut rallonger les délais et accroître les coûts. Leur sécurisation peut, à l’inverse, réduire l’incertitude économique.

Cela ne signifie pas qu’un futur accord AES–CEDEAO entraînerait automatiquement une baisse des prix dans les marchés de Niamey, Ouagadougou ou Bamako. Le prix payé par le consommateur dépend également du coût du carburant, des taxes, de l’état des routes, de la sécurité des corridors, des pratiques commerciales et de nombreux autres facteurs.

Mais des frontières administrativement plus prévisibles peuvent supprimer une partie des risques qui se répercutent sur les chaînes d’approvisionnement.

L’UEMOA empêche également de penser l’Afrique de l’Ouest en deux blocs étanches

Une autre réalité institutionnelle complique encore davantage l’idée d’une séparation complète.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger continuent d’appartenir à l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Ils y siègent aux côtés du Bénin, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Sénégal et du Togo, qui sont eux-mêmes membres de la CEDEAO.

L’UEMOA maintient entre ses huit États un espace commun fondé notamment sur la circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux ainsi que sur des politiques économiques harmonisées. La composition actuelle de l’Union rassemble ainsi des États appartenant aux deux espaces politiques.

La nouvelle architecture régionale ne peut donc être résumée à deux blocs parfaitement séparés.

L’AES et la CEDEAO se séparent politiquement, alors que certains de leurs membres restent reliés par une deuxième organisation économique et monétaire.

Cette superposition pourrait d’ailleurs faciliter certains compromis. Une partie des outils juridiques et économiques nécessaires aux échanges existe déjà dans l’espace UEMOA.

Elle pourrait aussi créer des difficultés : les règles CEDEAO, UEMOA et celles que développera progressivement l’AES devront cohabiter sans créer de contradictions majeures pour les opérateurs économiques.

Pour les citoyens, la libre circulation sera le premier test

La mesure la plus immédiatement perceptible d’un futur accord ne sera probablement ni diplomatique ni militaire.

Elle se trouvera aux frontières.

Depuis janvier 2025, les ressortissants des trois États sahéliens continuent de bénéficier, à titre transitoire, des règles de circulation sans visa, de résidence et d’établissement prévues par la CEDEAO.

Mais « jusqu’à nouvel ordre » n’est pas une garantie définitive.

Pour les étudiants, travailleurs migrants, familles transfrontalières, transporteurs, commerçants et voyageurs, l’enjeu est donc de savoir quelles protections succéderont au régime provisoire.

Un futur accord devrait clarifier plusieurs niveaux de mobilité : entrer dans un pays sans visa n’est pas juridiquement la même chose que pouvoir y résider, y travailler ou y créer une entreprise.

La différence peut paraître technique. Elle est pourtant déterminante.

C’est sur ce terrain que le principe affirmé à Dakar de préserver « les intérêts des peuples » sera concrètement mesurable.

Sécurité : deux architectures, mais une seule géographie de la menace

Le deuxième enjeu majeur est sécuritaire.

La Confédération AES s’est construite autour d’une logique de défense collective et a engagé la mise en place de sa propre force unifiée. De son côté, la CEDEAO poursuit ses travaux en faveur d’une force régionale de lutte contre le terrorisme et du renforcement de ses mécanismes de sécurité collective. Le communiqué du premier sommet de l’AES à Niamey détaille cette orientation confédérale.

Deux architectures sécuritaires prennent donc forme.

Mais les groupes armés, les trafics et les mouvements de populations ne s’adaptent pas aux limites des organisations régionales.

Les frontières de l’AES sont directement connectées à plusieurs pays de la CEDEAO : Mali–Sénégal, Mali–Guinée, Mali–Côte d’Ivoire, Burkina–Côte d’Ivoire, Burkina–Ghana, Burkina–Togo, Burkina–Bénin, Niger–Bénin ou Niger–Nigeria.

Une absence prolongée de coordination ferait peser un risque évident : disposer de deux systèmes sécuritaires voisins capables d’agir chacun de leur côté, mais sans mécanisme suffisant d’échange de renseignements ou de gestion des incidents transfrontaliers.

Des coopérations bilatérales montrent toutefois que les États n’ont pas attendu un accord institutionnel complet. L’Institute for Security Studies relève notamment le développement de contacts et d’accords entre certains États de l’AES et leurs voisins côtiers malgré les divergences entre les deux ensembles régionaux. Cette dynamique de coopération à partir des frontières est documentée par l’ISS.

Un futur accord AES–CEDEAO pourrait donc formaliser ce pragmatisme sans obliger les deux organisations à fusionner leurs dispositifs militaires.

Il pourrait s’agir de partage de renseignements, de mécanismes d’alerte, de coordination aux frontières, de lutte contre les trafics ou de procédures permettant d’éviter que les opérations conduites de part et d’autre d’une frontière se gênent mutuellement.

La question sensible restera celle de la confiance.

Partager une information sécuritaire implique de savoir qui la recevra, comment elle sera utilisée et jusqu’où chaque organisation accepte de coopérer sans remettre en cause son autonomie stratégique.

La CEDEAO joue aussi une partie institutionnelle

Pour la CEDEAO, parvenir à un arrangement durable avec l’AES comporte une contradiction.

L’organisation doit protéger les intérêts de ses populations et préserver l’intégration régionale. Mais elle doit également éviter qu’un ancien État membre puisse durablement bénéficier de l’ensemble des avantages communautaires sans être soumis aux mêmes obligations institutionnelles que les membres.

Le futur dispositif devra donc trouver un équilibre entre coopération et différenciation.

S’il est trop restrictif, il risque de transformer la séparation politique en fragmentation économique.

S’il reproduit presque intégralement les avantages de l’adhésion sans contrepartie, il pourrait à terme poser une question sur la valeur même de l’appartenance à l’organisation.

Pour la CEDEAO, le dossier AES devient ainsi un laboratoire : comment gérer des voisins qui étaient hier des membres, sans les traiter comme des États totalement extérieurs à l’espace régional ?

Pour l’AES, préserver la souveraineté sans s’isoler économiquement

Le dilemme est symétrique du côté sahélien.

L’AES a bâti une partie importante de son projet sur l’affirmation de la souveraineté de ses États membres et sur la volonté de développer des institutions propres. Son traité constitutif fixe également des ambitions dans les domaines économique, diplomatique et sécuritaire. Le traité portant création de la Confédération AES en fixe les principales bases institutionnelles.

Un retour institutionnel dans la CEDEAO n’est donc pas nécessaire pour développer une coopération.

Mais l’autonomie politique ne supprime ni l’enclavement géographique ni l’intérêt d’accéder aux marchés et infrastructures des pays voisins.

L’enjeu pour l’AES sera par conséquent de démontrer qu’une souveraineté renforcée peut être compatible avec une interdépendance négociée.

Cette distinction est centrale.

Coopérer n’équivaut pas à réintégrer la CEDEAO ; reconnaître l’interdépendance régionale n’équivaut pas non plus à renoncer au projet confédéral de l’AES.

C’est probablement sur cette formule que peut se construire le compromis.

Vers une Afrique de l’Ouest à plusieurs cercles ?

Le rapprochement engagé à Dakar peut ainsi annoncer une transformation plus large du régionalisme ouest-africain.

Pendant plusieurs décennies, l’objectif consistait essentiellement à faire progresser l’intégration à l’intérieur d’une même communauté.

La nouvelle configuration pourrait être différente : une CEDEAO de douze membres, une Confédération AES de trois États, une UEMOA qui traverse cette nouvelle frontière politique, et plusieurs coopérations bilatérales continuant à relier l’ensemble.

Ce modèle serait moins homogène.

Mais il n’est pas nécessairement synonyme de désintégration si les institutions réussissent à rendre leurs règles compatibles.

Le scénario le plus réaliste n’est donc peut-être ni le retour rapide de l’AES dans la CEDEAO, ni la constitution de deux espaces hermétiques.

Il pourrait être celui d’une intégration à plusieurs cercles, dans laquelle les États ne partagent plus toutes les mêmes institutions politiques mais continuent de mutualiser certaines fonctions lorsqu’un intérêt commun l’impose.

Commerce, transit, mobilité, lutte contre la criminalité transfrontalière, sécurité frontalière et certaines infrastructures régionales pourraient en constituer le socle.

Dakar ouvre une négociation, pas encore un nouvel ordre régional

Il faut néanmoins se garder de donner à la rencontre du 17 octobre une portée qu’elle n’a pas encore.

Le communiqué conjoint ne contient ni calendrier détaillé de négociation, ni liste publique complète des futurs domaines de coopération, ni mécanisme institutionnel définitif. La date et le lieu de la prochaine session doivent encore être arrêtés par voie diplomatique.

La réunion constitue donc un début de processus, non son aboutissement.

Mais le changement de méthode est significatif.

Après la rupture, les deux ensembles ne discutent plus seulement de la manière de gérer une séparation. Ils commencent à envisager les règles de leur coexistence.

Pour les institutions, l’enjeu est de trouver un équilibre entre autonomie politique et nécessité de coopération.

Pour les économies, il s’agit de sécuriser les corridors et les échanges.

Pour la sécurité régionale, il faudra éviter que deux architectures distinctes produisent deux espaces de renseignement incapables de communiquer.

Et pour les populations, la question sera beaucoup plus simple : pourra-t-on continuer à circuler, commercer, travailler et vivre de part et d’autre des nouvelles frontières institutionnelles sans supporter le coût de la rupture politique ?

La réponse à la question centrale apparaît donc nuancée.

Oui, la CEDEAO et l’AES peuvent probablement reconstruire une intégration économique et sécuritaire commune sans revenir sur leur séparation politique. Mais cette intégration ne pourra plus reposer sur l’appartenance à une seule organisation. Elle devra être négociée, secteur par secteur, et transformée en droits et obligations réciproques.

C’est à cette condition que la rupture institutionnelle pourrait déboucher non sur deux Afriques de l’Ouest séparées, mais sur une nouvelle forme de coopération régionale.

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